Réhabilitation

Réhabilitation 

Religion et spiritualité

Wed May 2, 2012

Pourquoi cet article?

Un professeur en physiatrie et en réadaptation raconte l'histoire d'une patiente née avec une amyotrophie spinale, ayant subi les habituelles séries évolutives d'interventions médico-thérapeutiques, qui poursuivait simultanément sa propre quête spirituelle et sa recherche du sens et de la signification profonde de la vie, et dont les origines religieuses allaient du christianisme catholique jusqu'aux principaux textes sacrés hindous. Pendant plusieurs années, aucun service de réadaptation ne tenait compte de ce que le patient considérait comme " l'aspect le plus essentiel de son être : sa spiritualité ". La patiente et le professeur partageaient entièrement ce point de vue, car ils étaient, en fait, une seule et même personne (Nosek 1995). Dans une perspective différente, un groupe d'entraide, composé de mères indiennes élevant des enfants atteints d'importantes déficiences intellectuelles dans une région très démunie de Delhi, est arrivé à la même conclusion à propos de la " religion organisée ". Ces femmes, provenant de milieux hindous, bouddhistes, musulmans et chrétiens, ont trouvé dans les discussions qu'elles entretenaient entre elles plus d'aide que dans les voies spirituelles proposées par les différents mentors religieux pour mieux comprendre le handicap de leur enfant. Chacune d'elle menait une lutte : elles étaient armées d'une foi et d'une philosophie qu'elles avaient elles-mêmes forgées sur l'enclume de leurs expériences amères (Balasundaram 2007).

De récentes revues de la littérature nord-américaine indiquent que, dans la dizaine d'années qui s'est écoulée depuis le commentaire de Nosek, l'intérêt pour le domaine de la " religion " et de la " santé " s'est rapidement accru, alors que dans le domaine de la " religion " et du " handicap ", un accroissement est perceptible, mais demeure faible en comparaison (Lee et Newberg 2005; Johnstone et coll. 2007; Zhang et Rusch 2005). Dans l'ensemble de l'histoire écrite, les pratiques religieuses et les arts voués à la guérison, à la thérapie et à la réadaptation se sont soutenus mutuellement (Ebrahimnejad 2002; Sullivan 1987; Veith 1972, 10, 53, 215; Zysk 1998), et il semble que ce renforcement mutuel se poursuit dans l'ensemble du monde rural et non industrialisé d'aujourd'hui. Le compte-rendu de Katz (1982) sur les pratiques chamaniques de guérison chez les !Kung du désert du Kalahari, dont certains de leurs guérisseurs vivaient avec d'importantes incapacités, transmet une perception des millénaires au cours desquels les humains vivaient " entre ciel et terre ", avec peu de possessions matérielles et une sensibilisation accrue aux menaces et aux possibilités de l'existence spirituelle. La diffusion globale, mais principalement urbaine, de la médecine, de la psychiatrie et de la réadaptation fondées sur la science n'a cessé de croitre en s'éloignant, souvent de manière contradictoire, des croyances religieuses traditionnelles, des pratiques curatives et des thérapeutiques autochtones. Et pourtant, les gouvernements de vastes populations rurales, comme la Chine et l'Inde, ont tenté d'intégrer les guérisseurs traditionnels et leurs croyances à leurs services de santé modernes (Bray 1999; Leslie 1976; Wujastyk 1998, 9-10). Certains praticiens des pays en développement ayant une formation scientifique trouvent en effet utile d'étudier les méthodes traditionnelles, particulièrement dans le domaine de la santé mentale (al-Habeeb 2002; Issa 2000; Khalili et coll. 2002; Patel et coll. 1995; Raguram et coll. 2002; Salib et Youakim 2001; Winkelman 2004); et de découvrir et de s'approprier les ressources matérielles, les compétences, les techniques et la philosophie offertes à l'échelle locale (Adams 2002; Feierman 2000; Werner 1998). Certaines écoles de pensée religieuses se sont mobilisées pour combler les écarts en modernisant leur approche, en étudiant l'idéologie de la science moderne, en créant des services d'aumônerie et d'autres mesures. Beaucoup de médecins, de psychiatres et de thérapeutes, qu'il soient de confession athéiste, agnostique ou religieuse, ont compris que la culture religieuse et la spiritualité de leurs patients ont d'importantes répercussions sur la manière dont ceux-ci accueillent et respectent leur programme thérapeutique, sur la vitesse et l'étendue de leur (auto-)guérison et de leur convalescence, ainsi que sur les bienfaits de la participation des familles et des collectivités locales dans le processus de réadaptation.

Il existe un certain mouvement analogue tentant de ré-humaniser la rencontre thérapeutique, de faire tomber les masques et les obstacles professionnels, d'entretenir les éléments incommensurables des soins et de la bienveillance humaine, en plus de possiblement découvrir une façon de transformer la thérapie en un processus agréable (Halliburton 2003), une partie intégrante d'une vie harmonieuse (Iwama 2005) inspirée des cultures orientales dans lesquelles le débat science-religion est abordé plus intelligemment. À l'opposé se dessine une tendance à la construction d'installations de réadaptation, tout comme l'on construit des usines de fabrication d'automobiles, et le besoin de les gérer pour obtenir un rendement maximal, d'en contrôler les coûts, la capacité de production mécanisée et la génération de profits. Une synthèse de ces tendances peut faire émerger des situations ò les gens ont le choix parmi différentes thérapies de réadaptation. Ils préfèrent alors payer pour des services reconnus pour leur efficacité scientifique, acceptables sur le plan culturel et qui font généralement bonne figure. Il faut également se rappeler qu'une proportion considérable de personnes ayant des incapacités a peu de contacts avec le monde de la réadaptation, de la guérison et de la thérapie: leur " déficience " constitue un état physique permanent autour duquel elles arrivent à se bâtir une vie humaine à peu près normale. Leur principale exigence envers la société est que celle-ci doit éviter d'encombrer l'environnement qu'elle a construit et l'environnement social d'obstacles liés au physique et à l'attitude.

Des rapports de médecins, de thérapeutes et de prêtres qui ont eux-mêmes vécu des expériences de maladies graves et des situations de handicap peuvent également apporter des éclaircissements et permettre une meilleure sensibilisation à la complexité de la pensée, des expériences et des paradoxes dans ce domaine (Axelrod 2005; Boswell et coll. 2001; Klitzman et Daya 2005; Koss-Chioino 2006; Nosek 1995; Squier 2004). L'engagement personnel a injecté des réflexions plus profondes de sources artistiques, littéraires, philosophiques et théologiques dans l'expérience humaine et suscité des réactions à la surdité et au handicap (ex.: Bragg 2004; Byrne 2000; 'David B' 2005; Oe 2001; Peloquin 2005; Yong 2007). Il a également exercé une influence sur le discours anthropologique dans ce domaine (Haualand 2007; Ouertani 1999; Rösing 1999). Un nombre croissant de rapports rédigés par des thérapeutes se trouvant près des lignes de front de conflits armés, de luttes d'émancipation, de catastrophes naturelles et de mesures de reconstruction mettent en évidence les côtés sombres et sanguinaires de la société humaine, troquant leur propre sûreté, ainsi que l'ordre et le calme avec lequel ils abordent habituellement les problèmes afin de répondre à des demandes plus urgentes en ce qui a trait à leur engagement, à leur compassion et à leur spiritualité (Kronenberg, Algado et Pollard 2005; Werner 1998).

Dans un contexte urbain moderne de plus en plus multiculturel, multireligieux, impersonnel et automatisé, l'idée que les professionnels ayant une formation dans les sciences de la réadaptation et de la thérapie devraient, d'une manière ou d'une autre, " tenir compte de l'aspect spirituel " de leurs clients peut se présenter comme un saut périlleux dans des profondeurs inconnues, dans des relations compliquées et des conséquences imprévisibles (Farrar 2001); et certains professionnels sont en effet conscients qu'ils ont besoin d'être mieux informés, à la fois dans le domaine de la spiritualité et dans celui de la diversité des origines culturelles et religieuses (Faull et coll. 2004; Stone 2005; Yamey et Greenwood 2004). Cet article trace un portrait d'une partie du profil, de la complexité et de certaines ressources que l'on peut trouver dans les textes et les pratiques religieuses, afin mieux comprendre la zone souvent difficile, mais parfois enrichissante, comprises entre la religion, la spiritualité, le handicap et la réadaptation. Il permettra surtout de mettre en évidence certaines ressources religieuses des pays de l'Asie, du Moyen-Orient et de l'Afrique, ò les contacts entre les méthodes modernes et traditionnelles pour aborder le handicap sont différentes des méthodes occidentales du 20e siècle. (Pour un article récent sur des thèmes semblables mettant l'accent sur l'aspect occidental, voir Gaventa et Newell, 2006).

Religion et spiritualité

Contrairement à la terminologie scientifique prescrite à l'usage dans le domaine de la réadaptation, des mots comme " religion, religieux " et " spirituel, spiritualité ", ainsi que leurs équivalents dans de nombreuses langues, font partie du discours quotidien. Ces mots, qui se rapportent à des croyances et à des expériences ne pouvant ni être définies ni mesurées, sont moins susceptibles d'être repris par la science et employés avec précision. Ils accumulent également une gamme d'inflexions et de nuances dans les différentes langues et les différentes cultures, en plus de posséder une vaste histoire étymologique. En anglais, par exemple, " the spirituality " (la spiritualité) était, à l'époque, un terme générique désignant tous les évêques, les prêtres, les diacres, les religieuses et les autres membres de la hiérarchie ecclésiastique, alors que le mot " religion " a parfois été utilisé comme un terme péjoratif pour désigner un zèle dans la participation aux séances religieuses dans les mosquées, les temples et les églises: " He was a fun-loving guy until he got religion! " (C'était un chic type, jusqu'à ce qu'il " attrape " la religion! ). Dans la langue anglaise, les tendances actuelles semblent refléter l'inverse de ces deux exemples. Le mot " religion " est dorénavant utilisé le plus souvent pour désigner les crédos formels, les doctrines et les activités communautaires organisées, alors que " spirituality " signifie plutôt la quête et l'engagement personnel et le don de soi d'un participant ou de quiconque explore une religion ou une philosophie liée à la transcendance. Le terme " spirituality " a récemment été décrit comme " une notion complexe, énigmatique, abstraite et ambigüe " tel qu'il apparaît actuellement dans la documentation sur la santé (Sessanna, Finnell et Jezewski 2007).

Ces mots à caractère religieux reviendront tout au long de l'article en empruntant certaines de ces significations modernes. On se rapportera principalement aux grandes religions, soit les religions monothéistes dites " abrahamiques " (judaïsme, christianisme et islamisme), les religions et les philosophies dans lesquelles les notions de karma et de renaissance sont prédominantes (hindouisme, jaïnisme et bouddhisme), et on se rapportera à l'occasion aux religions africaines traditionnelles et aux principales philosophies religieuses de l'Asie orientale (confucianisme, taoïsme, shinto et certaines écoles bouddhistes). On peut soutenir que la gamme d'enseignements et de pratiques comprises dans l'hindouisme est si vaste et diversifiée qu'il est impossible de le considérer comme une religion à part entière: il s'agit d'un océan de croyances, de philosophies et de pratiques religieuses. Pourtant, on observe les mêmes caractéristiques dans le bouddhisme et le christianisme dans le monde entier. Ce débat ne sera toutefois pas poursuivi dans le présent article. Aborder l'une ou l'autre de ces religions ou philosophies liées à la transcendance par le biais de la langue anglaise, française ou espagnole signifierait aussi le risque d'introduire certaines variations de sens et d'accentuation dans le discours en s'éloignant des langues maternelles et de leurs origines. Les locuteurs de langues européennes devront être vigilants.

Conflits internes et externes

Abstraction faite des problèmes de traduction, les religions sont en pratique reconnues pour susciter des conflits et des divisions internes et externes. Au sein de chaque religion réside une diversité de croyances et de pratiques, parfois issues d'écoles enseignant des doctrines contradictoires, ou de différentes préférences chez les adeptes, comme la préférence pour les cérémonies religieuses communautaires plutôt que les démonstrations individuelles de piété intérieure; ou la mise en œuvre de mesures concrètes afin de soulager les plus démunis, par rapport au refus de participation dans un monde perçu comme malsain. Bien que l'on prêche surtout l'amour, la paix et la fraternité de l'humanité, il y a également eu beaucoup de conflits violents entre les représentants des différentes religions qui se sont montrés exacerbés quand les différences religieuses coïncidaient avec l'identité ethnique, la caste ou les classes sociales. Les défenseurs des croyances religieuses se sont également vus confrontés aux mouvements de sécularisation et aux idéologies scientifiques. Ces idéologies ont d'ailleurs probablement entrainé la vague de changement et de modernisation qui ébranle le discours religieux et tente de briser le moule des anciennes règles et interdictions (Dennett 2007). Pourtant, les mouvements séculaires et " modernisants ", sous des bannières telles que " progrès scientifique " ou " socialisme révolutionnaire ", ont également été soumis à un examen critique, car ils pouvaient aussi comporter des paradigmes rigides réprimant la pensée, être impliqués dans la dégradation environnementale, la pollution alimentaire et dans des bains de sang semblables à ceux qui ont été perpétrés au cours des guerres " religieuses " dans le passé. Les progrès liés à la science et à la technologie de l'information ont contribué au changement social de masse et continuent de générer des enjeux éthiques et moraux complexes, sans toutefois n'offrir aucune augmentation notable dans le nombre de solutions crédibles sur le plan politique. Les religions sont les gardiennes traditionnelles de la terminologie de l'éthique et des valeurs morales; pourtant, la coexistence est parfois difficile entre la terminologie religieuse et le genre de décisions éthiques exigées dans les développements biomédicaux en constante évolution.

Domaines en mutation à l'échelle mondiale

Le monde des humains, autrefois un jeu de cartes soigneusement classé selon la race, la famille, la couleur de la peau, la religion et le rang social, ressemble de plus en plus à un jeu de cartes ayant été brassé de façon aléatoire, et duquel de nombreuses marques ont été effacées (Geertz 2005). Que ce soit dans la rue ou dans la salle d'attente d'une clinique de réadaptation physique, le voisinage prend des allures de kaléidoscope composé d'origines ethniques et religieuses, de tranches d'âge, de niveaux d'instruction et d'attentes sociales variés. Tous souffrent probablement des mêmes douleurs aux épaules ou au dos et leur corps est sans doute capable de répondre à des processus physiologiques de traitement identiques, mais la signification que chacun donne à ses symptômes, à leurs conséquences sociales et au déficit de fonctionnement qui peut en résulter présentera de multiples variantes, allant de croyances à propos de l'origine et de la signification de la douleur aux différents ensembles culturels d'images du corps et de perceptions corporelles. Ces facteurs peuvent en effet influencer l'assiduité des clients à leur traitement, fournir des indications concernant leurs activités quotidiennes, les circonstances qui ont donné naissance à leur problème, ainsi que les thérapies qu'ils ont suivies auparavant, et ils acceptent finalement le traitement qu'on leur offre, se plient (ou non) aux exercices à faire la maison et aux restrictions alimentaires qui leur sont recommandèes, font l'expèrience de la guèrison et en dècrivent correctement les rèsultats. Le spectre de ces facteurs peut varier chez les clients vivant avec des incapacités permanentes, et qui sont en quête d'un traitement pour une affection fortuite ou une nouvelle déficience.

Au sein de différents groupes d'âges d'une seule famille urbaine, on trouve souvent plus de deux ensembles de perceptions et de terminologies du corps et de son fonctionnement présentant des différences significatives; et ces perceptions se modifient au fil du temps, sous l'effet de nombreuses influences, à la fois locales et globales, rationnelles et irrationnelles (et de différentes nuances entre ces extrêmes). Un documentaire télévisé sur un type particulier de thérapie ou de cure, une prise de position d'un chef religieux sur une question bioéthique, l'opinion critique d'un blogueur, un article dans une revue médicale, un reportage à propos de la reconstruction cosmétique d'une star du cinéma: tous ces éléments peuvent, en l'espace de quelques jours, avoir un effet de réaction en chaîne et modifier la conception qu'une personne vivant à l'autre bout du monde a de son corps, tout comme ils modifieront celui du voisin d'une manière différente cinq ans plus tard. L'ascension rapide et la diffusion globale du savoir, accompagnées d'échos et de distorsions de toute sorte, engendrent une croissance encore plus importante du nombre de données floues et erronées, accompagnée d'une diffraction culturelle produite par le passage à travers les milliers de filtres et d'opérations de traduction. La diversité peut parfois se révéler avantageuse, mais la personne en quête de soulagement et de guérison ne peut vraiment espérer rencontrer un thérapeute partageant un monde conceptuel identique au sien, ou même se l'imaginer.

Les thérapeutes et les praticiens urbains se sont habitués à un problème récurrent: ils ont besoin de comprendre, ne serait-ce qu'un peu, la vie de leurs clients, leurs croyances et leurs activités, afin d'être en mesure de répondre adéquatement à leurs besoins et de pouvoir personnaliser les thérapies sur demande; la diversité de ces existences, de ces croyances et de ces activités s'accroit et se modifie encore de manière imprévisible, comme le démontre chaque numéro mensuel de revues thérapeutiques faisant constamment le bilan de changements et de défis dans la pratique professionnelle. Les grandes religions sont également en processus de modification et de réformation. Dans chaque religion, certaines factions acceptent chaque nouvel élément proposé, alors que d'autres les rejettent vigoureusement, ce qui produit des répercussions et des échos à l'échelle mondiale, car les chefs et les érudits religieux réagissent aux pressions en faveur du modernisme, et chaque adepte choisit individuellement de suivre le courant, de réagir, de s'abstenir de tout commentaire ou d'éviter le débat.

Encyclopédie


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